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Bretagne

L’innovation monétaire (4/5) : Mettre en place une monnaie complémentaire aujourd’hui

lundi 31 janvier 2011

Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing continue d’explorer pour nous l’innovation monétaire (voir la première , la seconde et la troisième partie). Dans De l’innovation monétaire aux monnaies de l’innovation qui vient de paraître chez Fyp éditions, il nous explique, concrètement, comment créer et mettre en place une monnaie complémentaire, avec les outils d’aujourd’hui


Reprise d’un article publié par Internet actu

par Jean Michel Cornu le 25 janvier 2011

(magazine en ligne sous licence Creative Commons)

- L’article sur Internet actu avec les liens (non repris ici et les commentaires

1. Des monnaies plus faciles à créer

Quel système utiliser pour échanger de la monnaie ? L’idée la plus répandue est de matérialiser la monnaie sous la forme d’un objet (pièces, billets, or, coquillages, etc.). Cela nécessite que l’ensemble ne pèse pas trop lourd pour être emmené avec soi facilement et que l’objet ne soit pas trop facile à trouver ailleurs (or, coquillages) ou à reproduire (pièces, billets). Il est également possible de ne pas matérialiser la monnaie mais de tenir les comptes sur un cahier centralisé ou, mieux, de façon décentralisée, comme avec les feuilles de richesse des participants à certains SEL.

Lorsque la comptabilité est effectuée dans un système déporté comme le sont les banques, il est également possible de n’emporter avec soi qu’un moyen d’identification et d’authentification qui pourra se connecter à la banque. C’est le cas, par exemple, des cartes de paiement (plutôt appelées “cartes de crédit” par les banques) qui permettent de payer chez un commerçant à l’aide d’un terminal connecté ou bien sur un site web grâce à ses numéros d’identification. Le Sol ou le RES permettent par exemple l’utilisation de cartes de paiement.

Il existe donc trois approches : le porte-monnaie (y compris le porte-monnaie électronique embarqué sur une carte) qui contient une représentation matérielle ou électronique de la monnaie dont on dispose, une comptabilité personnelle de son propre compte (les feuilles de richesse, par exemple) ou bien un système d’identification et d’authentification qui permet ensuite une comptabilité de son compte déportée dans un autre lieu (une banque).

Mais la mise en place d’un ensemble de monnaies ou bien de cartes et de terminaux d’identification peut s’avérer compliquée et chère. Avec le développement du numérique, de nombreuses autres solutions innovantes de paiement deviennent possibles.

Gestion de comptes en ligne et plateformes pour créer sa propre monnaie

Sur le web, l’ancêtre est sans doute e-Cash, lancé en 1995 par David Chaum pour un paiement anonyme en ligne, mais dissous en 1997. Il s’agit d’un système de paiement utilisant l’administration en ligne d’un compte. Aujourd’hui, le système le plus connu est sans aucun doute PayPal, devenu propriété de eBay. Il a ouvert récemment ses interfaces aux développeurs (PayPal X Developer Network), permettant d’élargir son utilisation. Il existe de nombreux autres systèmes de paiement en ligne, tels que Gogopay, WebMoney, cashUou même Twitpayutilisant Twitter. Ces comptes en ligne sont libellés en monnaies conventionnelles. Nous pouvons également y ajouter les systèmes de paiement dédiés à un fournisseur qui se sont beaucoup développés avec l’arrivée des smartphones tels que Research in Motion (RIM) de Blackberry ou iTunes de Apple ; ou encore des systèmes dédiés à une communauté mais disposant en plus de leur propre unité de compte, comme Ven du réseau social Hub Culture (10 Vens pour 1 dollar), le système de Linden dollar utilisé dans le monde virtuel Second Life (aux alentours de 250 dollars Linden pour 1 dollar), et les nombreuses monnaies utilisées dans d’autres mondes persistants et jeux en ligne.

Mais le grand changement vient avec des plateformes qui ne sont plus simplement des systèmes de comptes en ligne mais qui permettent de créer facilement son propre système de monnaie. Il en existe certains dédiés à un type de monnaies. C’est le cas par exemple pour les SEL avec Cyclos (développé au Brésil et en Uruguay, mais qui dispose d’un site dédié à la communauté française) ou le module additionnel Complementary Currencies pour Drupal dont il existe une version prête à l’usage et hébergée, proposée par l’association suisse Community Forge. Pour les monnaies de réputation, il existe TwitBank, un gestionnaire de monnaies Twitter sur le modèle des Twollars et utilisé en particulier par l’ExploraCœur. Pour la microfinance (utilisant aujourd’hui les monnaies conventionnelles), il existe également des plateformes permettant de mettre en place et de gérer son propre système, comme OurBank ou Octopus.

Il existe maintenant des plateformes généralistes pour créer des monnaies complémentaires.

C’est le cas d’OsCurrencydéveloppé par le Austin Time Exchange et qui utilise le protocole OpenTransact, Open money du canadien Michael Linton, créateur du Local Exchange Trading Systems ou encore Flowplacedu français Jean-François Noubel [1]. Ces plateformes pourraient apporter une véritable rupture en permettant au plus grand nombre de développer leurs propres monnaies aisément et à très faible coût, ouvrant sans doute la porte à un fort développement de l’innovation ascendante dans le domaine des monnaies (comme le web puis le web 2 l’ont été pour le numérique).

Une autre évolution consiste à utiliser le téléphone portable comme outil de paiement. Il existe des solutions spécifiques comme Square, un cube qui transforme un iPhone en lecteur de carte de crédit, ou bien des applications en ligne pour les smartphones comme Zong, Boku ou encore GetGiving qui permet de faire des petites donations depuis son téléphone en utilisant PayPal. Mais nous ne sommes pas toujours devant un ordinateur ou un téléphone connecté au net. Des solutions prometteuses sont celles qui utilisent un téléphone classique simplement capable de… passer un coup de fil. C’est le cas de TagPay, Paytap ou Happydoo. Ces solutions utilisent en général des monnaies conventionnelles mais peuvent très facilement se voir ajouter d’autres types de devises comme des monnaies complémentaires. L’association de serveurs vocaux téléphoniques et de systèmes de gestion de monnaies complémentaires pourrait permettre un développement très rapide de systèmes de paiement simples et peu coûteux, comme l’Equitap, monnaie de réputation utilisant la plateforme Paytap.

Une des évolutions majeure de cette année est donc l’arrivée de plateformes permettant de gérer soi-même une monnaie complémentaire en utilisant le web ou même un simple serveur vocal depuis un téléphone. L’arrivée de ces outils ouvre la porte à une multiplication de monnaies prévues pour des besoins très divers (développer le lien social, l’économie locale ou régionale, ou encore renforcer des comportements particuliers comme la culture, le développement durable, la formation mutuelle, etc.). L’innovation monétaire a maintenant les moyens de son développement. À condition de respecter certaines règles.

Le projet MetaCurrency

Le MetaCurrency project [2] fait la distinction entre les termes money, en français la “monnaie”, et currency. Ce dernier terme désigne en anglais la “devise” ou l’”unité monétaire” mais a également le sens de “circulation”. Ce projet a pour objectif de montrer les traces des flux qui circulent dans les communautés, afin de faciliter la coordination de larges groupes.

Il s’agit de regarder tout ce qui circule dans les groupes : les flux de biens et de services (la monnaie peut être considérée comme la trace qui les rend visibles), mais également les flux de confiance, ceux de participation, etc. Si les flux sont perturbés, le système fonctionne moins bien (ceci est vrai pour les flux du corps humain comme pour ceux de la société).

- MetaCurrency Orientation on Prezi

Dans un monde complexe seuls certains flux sont visibles. Ceux-ci ont un impact sur nos comportements. Par exemple, les étudiants se comportent différemment quand on mesure leur apprentissage. Le projet La Montre verteimaginé par plusieurs partenaires dans le cadre du projet Ville 2.0 de la Fing part du même constat : en dotant des habitants d’un dispositif comportant un capteur d’ozone, un capteur de bruit et un système de communication, il est possible de cartographier collectivement le niveau des pollutions sonore et à l’ozone d’un territoire en multipliant les capteurs présents dans une ville. Mais l’objectif du projet est également d’influer sur le comportement des participants. Ainsi, les traces ont un impact sur les flux, la carte fait le territoire. Si nous nous limitons, comme c’est le cas actuellement, aux flux visibles (principalement les échanges de biens et de services) nous risquons de ne pas gérer les aspects du groupe qui nous sont cachés.

Les flux et leurs traces sont régies par des règles : comment sont-ils échangés, comment calcule-t-on les équilibres, comment les retire-t-on ? L’objectif du projet MetaCurrency est de définir un langage commun pour exprimer ces règles. Ce n’est pas LA solution à la coordination des larges groupes mais un moyen de développer l’innovation afin de créer des traces qui soutiennent les flux que nous voulons renforcer ou réduire.

2. Quelques questions à se poser avant de créer une monnaie

Vous souhaitez utiliser une monnaie complémentaire pour un but précis. Les outils existent donc, maintenant, mais vous devez encore vous poser quelques questions :

Faut-il une monnaie ?

Certains domaines fonctionnent mieux avec une monnaie conventionnelle qui n’est pas limitée à un territoire ou à un type de biens. Par ailleurs, il existe des cas où il vaut mieux ne pas utiliser de monnaie du tout.

Adam Smith disait : “On ne fait pas l’économie de l’eau qui court”. Il voulait dire par cette phrase que l’économie est prévue pour les biens rares et qu’elle n’est pas adaptée à l’abondance (même si, depuis, l’eau est devenue un bien rare). De même, les économistes nous disent que l’économie doit se faire entre les groupes mais pas à l’intérieur des foyers ni des entreprises (même si, depuis, plusieurs entreprises ont pris l’habitude de se facturer en interne, d’un service à l’autre). Enfin, l’économie ne doit pas remplacer les systèmes de confiance à l’intérieur d’un groupe de taille restreinte au risque de remplacer la confiance entre les personnes par la confiance dans un mécanisme.

Il existe également des cas de figure où la monnaie telle que nous la connaissons est mal adaptée. Cela ne veut pas dire qu’un mécanisme de régulation ne serait pas utile, mais qu’il serait alors nécessaire de faire évoluer le principe même des monnaies pour l’adapter. Il existe au moins deux limitations à la monnaie telle que nous la connaissons :

La monnaie actuelle n’est adaptée qu’aux échanges transactionnels (c’est-à-dire entre deux personnes ou entreprises), mais souvent, dans les groupes, il peut exister des mécanismes plus globaux. Ce point a été très bien illustré dans le film de Mimi Leder Un monde meilleur, mieux traduit au Québec par Payez au suivant : un professeur demande à ses élèves de trouver quelque chose pour changer le monde et de le mettre en œuvre. Un enfant imagine un système de “chaîne” vertueuse où il fait quelque chose d’important pour trois personnes et celles-ci ont interdiction de lui rendre mais doivent à leur tour, en contrepartie, faire quelque chose pour trois autres personnes. Un tel système est bien adapté à la prise en compte de la valeur d’usage plutôt que la valeur d’échange (quelque chose qui représente peu pour moi peut être très important pour l’autre).

La monnaie actuelle n’est adaptée qu’aux échanges mesurables. Il existe de nombreux cas où une grandeur est évaluable mais non mesurable avec précision. L’estime (base de la régulation dans les approches coopératives), l’amour, la confiance, sont des grandeurs que nous estimons de façon interne, sans disposer d’un étalon objectif extérieur commun aux hommes. Les mesurer précisément – par exemple, à l’aide d’une monnaie, mais aussi par le nombre de publications dans des revues référentes pour l’estime des pairs dans la communauté scientifique – revient à perdre une grande partie de ce que l’on cherche à évaluer… la part non mesurable. Galilée a dit en une seule phrase sur la mesure à la fois ce qui fonde la puissance de notre civilisation et ce qui en fait la limite : “Mesure ce qui est mesurable et rend mesurable ce qui n’est pas mesurable”. Si le début de cette phrase fonde la science moderne, la fin nous montre que nous avons réduit ou même “caché” ce que notre science actuelle sait mal prendre en compte. Le “calcul approximatif” n’est pas une sous-mathématique, mais au contraire, une branche importante, étudiée par quelques mathématiciens, et fondamentale pour les sciences humaines.

Il existe donc des cas où les monnaies complémentaires sont moins efficaces que les monnaies conventionnelles ou même que l’absence de monnaie. Il reste également de nombreux domaines où il est possible d’innover dans le champ de la régulation par la monnaie (économie de l’abondance, systèmes non transactionnels, grandeurs non mesurables, etc.). Bien sûr, l’utilité d’une monnaie complémentaire dépend fortement du contexte. Comme nous l’avons vu à Bali, suivant les banjars plus ou moins riches, certains utilisent pour leurs festivals la monnaie conventionnelle (rupiah), tandis que d’autres plus riches en temps bénéficient du mécanisme de Narayan Banjar. Comme l’a dit un participant de l’atelier sur les monnaies animé par Patrick Viveret lors du Forum social mondial à Belém en janvier 2009 : “À Rio pas besoin d’argent pour les loisirs, à Paris il faut de l’argent pour tout !”

Une monnaie pour quoi faire ?

Nous avons distingué quatre types de monnaies :

  • Des monnaies d’économie locale ou régionale pour favoriser le développement économique ;
  • Des monnaies sociales pour développer la solidarité et le lien social ;
  • Des monnaies de réputation pour favoriser les mécanismes de confiance ;
  • Des monnaies affectées pour favoriser une activité humaine.

Ces catégories ne sont pas complètement étanches. Le Chiemgauer, par exemple, est une monnaie d’économie locale. Mais il sert également à financer les associations locales et ainsi développe le lien social. Le Solest une monnaie multiple à la fois monnaie de développement économique et monnaie affectée pour favoriser l’économie sociale et solidaire.

Pourtant, chacun de ces types de monnaies à des besoins différents en termes de convertibilité, de légalité, etc. Il est donc important de fixer dès le départ le cadre dans lequel on souhaite situer la mise en place d’une monnaie complémentaire.

De plus, il sera nécessaire de définir le but de la monnaie en tant que facilitateur d’échange (ce que l’on souhaite faciliter), unité de compte (ce que l’on mesure) et réserve de valeur. En général, ce dernier aspect n’est pas pris en compte par les monnaies complémentaires. Certaines ont même des intérêts négatifs (monnaies fondantes) pour éviter la tentation d’accumuler de la monnaie et, au contraire, en faciliter la rotation. Nous verrons dans la partie sur les monnaies de l’innovation comment penser une monnaie de réserve de valeur (permettant d’investir en achetant d’abord pour construire ensuite une capacité de vendre) qui favorise l’innovation (investissement en temps et en formation) tout en tentant d’éviter l’accumulation et la spéculation.

Quelle taille critique ?

Un mécanisme monétaire nécessite en général une taille critique en nombre de participants.Nous l’avons vu lorsque nous avons parlé des monnaies franches, une monnaie commence à fonctionner lorsqu’il y a suffisamment de personnes pour acheter et vendre afin de représenter un écosystème viable.

Selon que la monnaie complémentaire représente une part significative des échanges ou plutôt une activité marginale, la taille critique pour son démarrage n’est pas la même. Il existe ainsi des SEL à 25 ou 30 personnes – et la monnaie Flore a été testée avec une dizaine de personnes – ; tandis qu’une monnaie conventionnelle ayant vocation à prendre en compte l’ensemble de l’activité économique correspond au moins à l’échelle d’un pays et doit souvent trouver des mécanismes de conversion avec les autres monnaies conventionnelles pour une régulation plus mondialisée. Pour les monnaies complémentaires affectées, il semble qu’un seuil d’environ une centaine de personnes soit nécessaire alors que ce seuil est probablement supérieur pour des monnaies d’économie locales ou régionales qui prendraient en charge une part de l’activité économique.

Il est intéressant de noter qu’au contraire des mécanismes de régulation par la confiance ou par la planification de l’activité, qui deviennent de plus en plus complexes en fonction du nombre de personnes concernées, les mécanismes monétaires (tout comme les mécanismes de rating utilisés pour mesurer la confiance dans le web 2) fonctionnent mal avec un petit nombre de participants et sont de plus en plus efficaces au fur et à mesure que la taille du groupe croît. Cela explique la tentation de mondialiser les échanges avec un ensemble de monnaies conventionnelles convertibles entre elles. Les monnaies complémentaires permettent d’introduire une régulation mésoscopique (intermédiaire entre le niveau micro individuel et le niveau macro mondialisé) qui pourrait éviter une scission entre une société régulée mondialement et des inégalités entre les individus qui s’accroissent [3].

Que mesure la monnaie ?

Les monnaies conventionnelles mesurent la valeur d’échange qui se construit par une régulation entre l’offre et la demande. Mais il existe beaucoup d’autres unités de compte possibles, comme le temps, utilisé dans de nombreuses monnaies complémentaires.

Un véritable défi serait de développer une régulation par la valeur d’usage. Cela reste compliqué, car la valeur d’usage, contrairement à la valeur d’échange, est subjective et donc le plus souvent non mesurable. Et, surtout, parce que dans ce cas ce que paie l’acheteur n’est pas la même chose que ce que reçoit le vendeur (les valeurs d’usages ne sont pas les mêmes pour les deux). Différentes approches ont été proposées, par exemple d’utiliser comme unité de compte le nombre d’objets échangés lorsque ceux-ci ont une valeur d’usage faible ou nulle pour celui qui le propose (le Gran), ou encore par la recherche d’une valeur d’usage commune mesurable.

Faut-il une masse monétaire stable ?

La question de la masse monétaire a été abordée plusieurs fois. Une monnaie peut disposer d’une certaine masse monétaire fixe dès le départ (ou même nulle, les comptes sont alors positifs ou négatifs et la somme de tous les comptes est égale à zéro pour les monnaies de type “crédit mutuel”) ou bien permettre la création de masse monétaire : de façon centralisée par une autorité légitime ou par les banques avec le mécanisme de la dette, ou bien encore par d’autres mécanismes comme le dividende universel.

Cependant, la masse monétaire d’une monnaie ne doit pas forcément être étudiée isolément. Selonla théorie quantitative de la monnaie, lorsque l’on parle de régulation (en particulier de régulation des prix), il faut prendre en compte en plus de la masse monétaire la vitesse de rotation de la monnaie. Par ailleurs dans un système de plusieurs monnaies ayant des fonctions différentes, il est nécessaire de réfléchir à la régulation des masses monétaires dans leur ensemble.


Le dividende universel

Avec la théorie du dividende universel, ce sont les citoyens qui bénéficient de la création de la masse monétaire en recevant une somme mensuelle. Une somme monétaire est crée en fonction du besoin d’augmentation de la masse monétaire [4] (l’augmentation de la production nécessite plus de monnaie pour permettre d’acheter les biens supplémentaires produits) et est répartie à égalité entre tous les citoyens (ceux d’un pays ou bien les participants à une monnaie complémentaire). Contrairement à la création monétaire centralisée par les États ou celle par la création de dettes par les banques, l’évolution de la masse monétaire est donc calculée exactement pour éviter l’inflation (trop d’argent par rapport à ce qu’il y a à acheter) ou le chômage (pas assez d’argent, la production ne peut pas être entièrement vendue et il faut réduire la production et donc le nombre de personnes qui y travaillent).

Le dividende universel a été expérimenté avec des monnaies conventionnelles en Alaska (Alaska Permanent Fund) et en Namibie (Revenu d’existence) ou encore avec une monnaie complémentaire en Italie (SCEC). En Allemagne, un débat public a été instauré sur le Revenu de base. Le Basic Income Earth Network (BIEN) a été fondé en 1986 au niveau européen et s’est étendu à l’international en 2006. Il informe sur les avancées des revenus de base.

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La plateforme Cyclos, par exemple, permet de paramétrer sa monnaie entre la création monétaire centralisée, le crédit créateur (la monnaie est crée au moment où on réalise le prêt), le crédit mutuel (un crédit qui ne crée pas de monnaie, car il est emprunté à quelqu’un qui en dispose) et le dividende universel (la monnaie à créer est distribuée à chacun).

Convertibilité et taxation

Permettre la viabilité d’une monnaie nécessite de réfléchir à son lien avec le financement de la collectivité (la taxation) et ses relations avec les autres monnaies. L’acceptation de taxes est l’instrument le plus puissant pour permettre le développement à grande échelle d’une monnaie complémentaire donnée. Un gouvernement ou une collectivité peut ainsi développer des échanges ou promouvoir des comportements sans que cela ne lui coûte rien.

Dans le cas des monnaies sociales (les SEL), la taille des échanges est réduite et permet une tolérance tant que l’on reste dans le cadre d’une activité ponctuelle (cour d’appel de Toulouse, 17 septembre 1998). Mais lorsqu’il s’agit d’une activité professionnelle, comme le prothésiste dentaire déjà évoqué, il devient nécessaire de facturer dans la monnaie légale, même si une part est ensuite payée dans la monnaie du SEL, afin de payer les charges et la TVA. Cela nécessite alors de trouver une correspondance entre l’unité de compte du SEL et celle de la monnaie légale – au moins de façon approximative – pour définir quelle somme doit être payée dans la monnaie complémentaire.

Les monnaies de réputation ne posent en général pas de problèmes, car elles ne sont pas considérées comme un échange de biens et de services, même si la gestion de sa réputation a en soi une valeur [5].

Les monnaies de développement local ou régional ainsi que les monnaies des communautés en ligne utilisent en général la valeur d’échange et sont indexées sur une monnaie légale ou bien un panier de monnaies. Cela permet une comptabilité facilitant les déclarations de charges et taxes pour le financement de la collectivité. Certaines de ces monnaies peuvent être convertibles en entrée (il est possible d’acheter de la monnaie complémentaire à l’aide de la monnaie légale) ou même dans les deux sens. Il est aussi possible de réduire la conversion depuis la monnaie complémentaire vers la monnaie légale uniquement à certains acteurs (les fournisseurs de services dans les systèmes de points de fidélité, par exemple).

Les monnaies affectées sont en général non convertibles pour la plupart des utilisateurs [6]. Elles peuvent avoir une unité de compte indexée sur une monnaie légale ou un panier de monnaies (ce qui facilite leur taxation) ou bien utiliser une autre unité de compte (unité de temps). L’expérience de Curitiba montre que la collectivité peut cependant y trouver son intérêt, non plus dans les taxes qu’elle récupère, mais dans les économies que l’activité de la monnaie lui permet de faire. Dans le cas de Curitiba, le coût occasionné par le fait de donner l’accès au transport en commun revient à une subvention au système (de nombreuses régions françaises ont ainsi réduit le coût des transports en bus à quelques euros, voire 1 euro). En contrepartie, le système a permis un meilleur traitement des déchets triés à un coût bien moindre.

Quatre défis pour l’innovation monétaire

Au fur et à mesure de notre plongée dans les différents mécanismes monétaires, nous avons pu identifier quatre domaines dans lesquels la monnaie a une réponse actuellement insuffisante. Une meilleure prise en compte de ces “défis” permettrait que les monnaies complémentaires apportent des solutions dans des secteurs nouveaux :

  • Construire des monnaies approximatives (non mesurables précisément) qui prennent en compte les valeurs internes des personnes qui n’ont pas d’étalon objectif commun (l’estime, la confiance) ;
  • Construire des monnaies “non transactionnelles” qui permettent de sortir de la vision de la société uniquement comme une somme des relations deux à deux et prennent en compte les effets collectifs ;
  • Imaginer des systèmes de régulation basés sur la valeur d’usage, permettant ainsi de “révéler” la valeur en facilitant les flux (de biens et de services, mais sans doute d’autres encore) de ceux qui en ont en une valeur d’usage faible vers ceux qui en ont une valeur d’usage forte ;
  • Construire des monnaies complémentaires qui permettent la réserve de valeur (par exemple, des monnaies qui favorisent l’innovation grâce à des investissements en temps et en formation) mais qui évitent l’accumulation et la spéculation.

Jean-Michel Cornu

Notes

[1] Certaines de ces plateformes ne sont pas que des lieux de paiement, mais permettent également de conduire la négociation sur le prix et le dialogue entre un offreur et un demandeur. Elles deviennent ainsi des outils de construction de l’échange.

[2] Cet encadré est inspiré de la présentation de Alan Rosenblith “MetaCurrency introduction”, 24 mai 2010.

[3] Sur les liens entre mesure des inégalités et mondialisation, voir Pierre-Noël Giraud, La Mondialisation. Émergences et fragmentations, Éditions sciences humaines, 2008.

[4] Cela suppose que l’on considère une croissance de la production et donc de la consommation. Il existe d’autres approches que le dividende universel, dont le financement est basé sur la création monétaire pour permettre une « allocation universelle » en remplacement des aides sociales (selon Dieter Althaus, ancien président du Conseil des ministres de Thuringe en Allemagne), financée par le coût du travail (payé par les entreprises, il représente la quasi-totalité de la rémunération des salariés, plus certains coûts liés aux salariés et qui ne sont pas inclus dans leur rémunération), par une imposition de l’État (par exemple, la proposition de Marc de Basquiat d’un Impôt universel de redistribution des revenus ou IURR

[5] Olivier Zara, Réussir sa carrière grâce au personal branding. Gérer son identité et sa réputation professionnelles, Eyrolles, 2009.

[6] Mais elles peuvent souvent être converties par certains acteurs, comme c’est le cas pour les Chèques-Déjeuner affectés à la restauration.

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