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Bretagne

L’innovation monétaire (5/5) : Vers des monnaies de l’innovation ?

mardi 15 mars 2011

Dernière partie du dossier de Jean-Michel Cornu consacré aux Monnaies, suite à la publication de son livreDe l’innovation monnétaire aux monnaies de l’innovation, ouvrage permettant de poser les bases pour entamer une réflexion commune.

Peut-on innover avec de nouvelles formes monétaires ? C’est tout le sujet de l’expédition que lance la Fing, pour explorer encore un peu plus loin comment les monnaies peuvent transformer l’innovation.


Reprise d’un article publié par Internet actu

(magazine en ligne sous licence Creative Commons)

- L’article sur Internet actu avec les liens (non repris ici et les commentaires

L’innovation dans la réserve de valeur

Les nouvelles plateformes qui facilitent la mise en place de monnaies complémentaires devraient permettre une multiplication de celles-ci. De 5 000 monnaies complémentaires en 2009, leur nombre pourrait croître et autoriser une plus grande diversité, nécessaire à une meilleure durabilité du système (en plus de l’approche plus efficiente de la monnaie conventionnelle). Les monnaies pourraient devenir un puissant outil de l’innovation sociale, tout comme le web et le web 2.0 sont des outils d’innovation de services et d’usages numériques.

Nous avons vu cependant qu’il reste de nombreux domaines possibles pour “l’innovation monétaire” : monnaies non transactionnelles, unité de compte approximative ou bien mesurant la valeur d’usage…

Peut-on cependant imaginer dès à présent des monnaies adaptées à faciliter l’innovation, des “monnaies de l’innovation” ? Cela nécessiterait de pouvoir investir du temps et de la formation pour créer des choses nouvelles et permettre au plus grand nombre de se les approprier. L’innovation se fait en deux étapes : la création et l’appropriation par le plus grand nombre. Pour la deuxième partie de l’innovation, l’appropriation, nous disposons de deux approches complémentaires très puissantes : une large diffusion grâce à l’internet et de nouveaux modèles économiques pouvant rendre viables des approches nouvelles qui ne l’auraient pas été sans eux. En effet, le web a été un facteur déterminant dans la diffusion des créations et leur appropriation, au point qu’il y a eu plus d’innovations depuis la naissance du web en 1993 jusqu’à nos jours qu’entre le début de l’humanité et l’arrivée du web. Quant aux nouveaux modèles économiques, ils constituent un autre domaine de l’innovation économique et monétaire que nous avons présentée comme la petite sœur de l’innovation sociale, et un support pour cette troisième vague de l’innovation.

Mais si l’innovation est basée sur deux piliers, la création et l’appropriation, comment alors favoriser la création [1] ? Il est certain que l’homme adore créer et le simple fait d’avoir facilité la diffusion et l’appropriation des créations a suffi à lancer une vague d’innovations sans précédent. Mais pour aller plus loin et développer la création, il faut permettre au plus grand nombre d’investir en temps et en formation. C’est le rôle de la réserve de valeur qui permet d’« acheter d’abord, mais vendre plus tard » (pour rembourser ce qui a été acheté), face à l’autre rôle de la monnaie, celui de facilitateur d’échange qui permet de « vendre d’abord, mais d’acheter plus tard ».

Il existe des approches innovantes de la réserve de valeur. C’est le cas du microcrédit, développé par Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006 et créateur de la Grameen Bank. 250 000 personnes en bénéficient rien que pour la France et en direction des pays en développement, pour des personnes d’origine française [2]. Pourtant, ce type de crédit pourrait sembler très cher avec des taux qui dépassent les 20 % et parfois même les 50 % ! Ce serait oublier le « prix de la pauvreté ». Ainsi, accéder à internet coûte facilement dix fois plus cher au Sud qu’au Nord (1 000 % !). L’eau peut coûter 35 fois plus cher dans certains pays qui en manquent. Quant aux loan sharks (« les requins du crédit »), ils proposent aux plus pauvres des taux d’intérêts de 100 % à 300 %, portant ainsi le crédit aux plus démunis jusqu’à 60 fois plus cher que pour les autres.

Ces « pénalités de pauvreté » exorbitantes laissent une grande marge possible d’innovation, y compris par des sociétés commerciales tout à fait classiques. C’est le sens des ouvrages The Fortune at the Bottom of Pyramid de Coimbatore K. Prahalad (récemment disparu le 16 avril 2010) et Capitalism at the Crossroads de Stuart Hart. Ils ont donné naissance à tout un courant appelé « bottom of pyramid » [3] (Wikipédia), dont le but est de permettre aux multinationales d’intégrer dans leur modèle économique les quatre milliards de personnes qui vivent avec moins de 5 à 6 dollars par jour.

Une autre approche est celle du crowd funding. Cette fois ce ne sont plus ni les banques ni les multinationales qui apportent de la réserve de valeur, mais les particuliers eux-mêmes. Cette approche existe pour ceux qui n’ont pas accès au crédit classique, comme avec le site de social business français Babyloan ou l’ONG américaine Kiva pour le « microcrédit solidaire », mais aussi pour les investissements lourds, par exemple dans la production musicale avec des sites tels que MyMajorCompany, Akamusic ou Sellaband, mais également désormais dans d’autres domaines de la créativité, comme avec KickStarter. Enfin, il est également possible de faciliter le simple prêt entre un investisseur et un entrepreneur avec des plateformes telles que FriendsClear.

2. Des monnaies et des prêts sans intérêts

Mais toutes ces solutions font appel à des prêts dans des monnaies conventionnelles. Serait-il possible d’utiliser la diversité des mécanismes autorisés par les monnaies complémentaires pour permettre de créer de la réserve de valeur ? La question peut paraître paradoxale : une monnaie qui ne ferait que de la réserve de valeur reviendrait à prêter de l’argent que l’on ne peut pas utiliser pour acheter quoi que ce soit… De plus, la plupart des monnaies complémentaires prennent soin uniquement de faciliter l’échange et la rotation de la monnaie avec des taux d’intérêts nuls, voire négatifs. Une monnaie complémentaire qui faciliterait l’investissement par la réserve de valeur devrait donc soit s’étendre à un rôle de facilitateur d’échange, soit trouver une façon de convertir l’argent prêté pour rentrer dans les circuits économiques classiques.

Le RES qui s’est développé en Belgique, et plus récemment en France, permet non seulement de faciliter l’échange, mais propose également des prêts à taux nuls en Euro RES. Le financement du système monétaire ne se fait pas sur les prêts mais sur les commissions demandées aux commerçants. Celles-ci peuvent en plus être limitées à 3,5 %, car le coût de fonctionnement de la monnaie est réduit. Bien sûr, dans ce cas, le prêt accordé en monnaie complémentaire doit être dépensé en monnaie complémentaire.

La banque Palmas : monnaie et microcrédits financés en partie par la banque du Brésil [4]

Un autre exemple d’alliance dans une monnaie entre la facilitation de l’échange et le prêt est donné par la Banco Palmas. Cette banque communautaire a été fondée en 1998 par Joaquim Melo, un ancien séminariste qui s’est installé dans la favela de Palmeiras, à 20 km de Fortaleza au Brésil. Il a fait le constat suivant : « Nous étions pauvres non seulement parce que nous avions peu d’argent, mais surtout parce que nous le dépensions en dehors de la favela. » Il crée alors le Palmas, une monnaie complémentaire à parité avec le réal brésilien. Au départ, il apporte 30 000 réals en Palmas pour démarrer le système. Lorsque les familles payent en Palmas elles bénéficient en général d’une réduction de 5 %. Il est également possible d’obtenir des microcrédits à la production à taux faibles et des microcrédits à la consommation sans intérêts.

Le financement du système à pris une tournure intéressante : en 2005, la banque Palmas noue un partenariat avec la Banque du Brésil pour ouvrir un comptoir au sein de la favela où elle n’était pas implantée. Depuis, il est possible de venir à la banque Palmas pour y effectuer des opérations sur un compte Palmas ou sur un compte de la Banque du Brésil. Cette dernière rémunère les opérations menées, ce qui permet de payer les salaires de 30 personnes…

L’idée a fait son chemin et l’Institut Palmas s’est diffusé dans d’autres quartiers pauvres au Brésil et ailleurs, en créant 51 banques qui diffusent chacune une monnaie ayant son propre nom. En 2006, un accord a été conclu avec le Vénézuela et 2 600 établissements ont été ouverts. Récemment, en juin 2010, une loi a été passée pour créer des monnaies complémentaires dans toutes les communes [5] du Venezuela.

« Le Palmas peut disparaître, ce n’est pas la monnaie qui compte, c’est la transformation des consciences. » [6]

Pourrait-on aller plus loin en permettant des prêts sans intérêts utilisables dans une monnaie conventionnelle, pour investir sans restriction tout en développant une monnaie complémentaire associée ? Cela nécessite tout d’abord de voir comment accorder un prêt sans intérêt dans une monnaie conventionnelle. C’est ce que font les banques islamiques, le Coran interdisant le prêt à intérêts, car il revient à transférer de la richesse de ceux qui sont pauvres – les emprunteurs – vers ceux qui sont riches – les prêteurs [7]. La rémunération se fait alors comme n’importe quel service suivant un tarif établi. On pourra argumenter que payer un prêt le même prix quel que soit son montant ne permet pas de financer le risque, mais lorsque les banques font correctement leur travail, elles prennent des garanties (caution solidaire, hypothèque, etc.) qui leur permettent de retrouver l’argent prêté, même en cas de déficience de l’emprunteur. Selon l’Institute of Islamic Banking and Insurance, il y a au moins 250 institutions financières islamiques dans le monde qui gèrent près de 200 milliards de dollars.

De la banque JAK à une banque mixte ?

Le cas de la banque JAK est intéressant. Elle est installée à Skövde près de Göteborg en Suède et a vu le jour en 1970. Elle a obtenu sa licence bancaire en 1997. JAK signifie Jord-Arbete-Kapital (« terre-travail-capital »). La particularité de cette banque est qu’elle prête sans intérêts avec des frais fixés à l’avance. Elle a repris pour cela un système d’attribution de points-épargne : on peut emprunter à hauteur de ce que l’on épargne et si l’épargne est insuffisante, il faut alors, en plus du remboursement, verser une somme mensuellement pour constituer cette épargne.

Prenons un exemple : Pour un prêt de 100 000 SEK (couronne suédoise) – soit 10 444 euros – pour une période de dix ans sans avoir épargné, les paiements mensuels seront de 1 775 SEK (paiement 833 SEK, frais du prêt 108 SEK et dépôt d’épargne 833 SEK). Mais si celui qui emprunte économise 1 500 SEK pendant les 48 mois qui précèdent le prêt, ses paiements mensuels diminueront pour atteindre 1 532 SEK (paiement 833 SEK, frais 108 SEK et épargne 590 SEK). Une fois le prêt remboursé, l’emprunteur pourra retirer 100 000 SEK dans le cas d’une préépargne, et 70 843 SEK dans l’autre. Il y a également un « dépôt d’équité », 6 % du montant du prêt en participation dans la banque, récupéré après le remboursement du prêt.

Ainsi, la banque JAK ne prête que l’argent qu’elle a (on parle de « crédit mutuel » sans création de monnaie) sans avoir besoin de se refinancer sur le marché interbancaire. Elle dispose actuellement de 35 000 épargnants et reçoit 20 à 35 demandes par semaine dont 95 % sont acceptées. Les associations peuvent bénéficier des points de leurs adhérents pour emprunter et les collectivités peuvent offrir leurs points aux entreprises qui souhaitent emprunter.

L’idée n’est pas isolée. En Allemagne, la o/ZB (ohne Zins Bank : la « banque sans intérêts ») n’est pas une véritable banque mais plutôt un réseau de communautés d’épargne et de crédit depuis 2005. En Italie, l’association culturelle JAK Bank Italia prépare la mise en place d’une coopérative sur le modèle de la JAK. Les tontines, où les membres d’un village se cotisent pour financer le projet de l’un d’entre eux, pourraient être assimilées à ce modèle.

Cependant pour Georges Pujals [8] : « Dans une banque qui gère quatre ou cinq millions de clients, c’est impossible. Ce type de banque peut marcher uniquement en s’adressant à une clientèle restreinte, militante, solvable et surtout très fidèle. » En général, les banques ont plus d’emprunteurs que d’épargnants. En outre, certains des épargnants peuvent se rétracter, ce qui rend difficile l’équilibre entre les sommes disponibles et les demandes d’emprunt. Imaginons alors l’alliance entre une banque de ce type et une monnaie complémentaire : l’achat de monnaie complémentaire pourrait donner droit à des points d’épargne pour effectuer des emprunts dans la monnaie légale. Bien sûr, l’argent mis dans la monnaie complémentaire ne serait pas véritablement immobilisé (il tourne sous forme de monnaie complémentaire), mais serait cependant disponible pendant un certain temps sous sa forme de monnaie légale.

Pour une monnaie d’économie locale ou régionale qui serait convertible en sortie pour les commerçants, l’argent légal est disponible jusqu’à ce que le commerçant rende la monnaie complémentaire qu’il a gagnée pour récupérer de la monnaie conventionnelle. Mais si la monnaie d’économie locale ou régionale n’est pas convertible en sortie (comme le RES qui n’est pas considéré comme la base pour le commerçant mais plutôt comme la « cerise sur le gâteau » qui génère 3 à 5 % de bénéfices supplémentaires par an), l’argent légal converti en monnaie complémentaire pourrait être disponible au moins en partie pour proposer des prêts. Serait-il possible ainsi de faciliter l’échange avec une monnaie complémentaire tout en permettant de constituer une réserve de valeur pour proposer des prêts en monnaie conventionnelle ?

3. Le Moniba : un projet de monnaie pour développer la formation

Lors du premier forum Innov@frica qui a eu lieu du 14 au 18 décembre 2009 à Bamako au Mali, nous avons proposé un autre type de solution [Voir le « Rapport sur le premier forum Innov@frica », ainsi que la présentation « Les technologies émergentes, risques ou opportunités » (.pdf).]] : une monnaie complémentaire convertible d’une façon différente, le Moniba.

L’objectif du Moniba est de favoriser la formation. La formation informelle entre les personnes, bien sûr, comme c’est déjà le cas dans certaines monnaies complémentaires ou dans les réseaux d’échange de savoir, mais également la formation diplômante. Il s’agit de permettre à ceux qui n’en ont pas les moyens d’être formés et ainsi de pouvoir devenir plus autonomes et éventuellement développer leur propre emploi. Cette monnaie fonctionne en deux temps.

Tout d’abord, le Moniba permet de développer les comportements de formation mutuelle. Une personne est formée durant une matinée par un ami ou un voisin. Elle va alors donner 1 Moniba à la personne qui l’a formée : l’unité de compte est volontairement approximative, 1 Moniba représentant quelques heures de formation. Pour cela, le bénéficiaire va utiliser son téléphone mobile et appeler un numéro de téléphone où un serveur vocal lui demandera un code personnel et le nom de la personne à laquelle elle souhaite donner 1 Moniba. À la suite de cette opération, le formateur disposera sur son compte de 1 Moniba et la personne formée de « moins 1 » Moniba. Il s’agit d’une monnaie de type « crédit mutuel » sans création de masse monétaire, la somme de tous les comptes en Moniba est toujours de zéro. Mais avec la formation, nous sommes dans le domaine des biens immatériels « non rivaux » : le formateur qui a donné la formation dispose toujours du savoir. En fait, l’acte de formation a permis non pas de « donner » un savoir mais de le « partager ». La personne qui a été formée peut donc former à son tour une personne et remettre son compte à zéro ou même former plusieurs personnes et se retrouver avec un compte positif. À ce stade, la monnaie a servi de facilitateur d’échange, plus précisément d’échange de formations, et a permis de recevoir des formations avant d’avoir pu en donner (contrairement au « troc de formation »).

Mais si le système s’arrêtait à ce stade, il ne s’agirait pas d’une monnaie de réserve de valeur et, surtout, ce système exclurait la formation professionnelle et tous ceux qui en vivent. L’idée est donc d’ajouter une deuxième étape au Moniba : les gouvernements et les organismes d’aide à l’emploi donnent en général des bourses pour permettre d’étudier à ceux qui n’en ont pas les moyens. Mais comment identifier les meilleurs candidats à la formation, les plus motivés ? C’est là que l’usage du Moniba peut apporter des informations qui prennent une grande valeur pour ceux qui doivent sélectionner les bénéficiaires des bourses.

Une première idée serait de convertir les Monibas en bourses de formations (pas en monnaie conventionnelle qui permettrait d’acheter n’importe quoi, mais en bourse ne pouvant servir qu’à une formation dans un organisme de formation agréé qui ensuite seulement pourra le reconvertir en monnaie pour payer ses formateurs). Mais cette solution comporte des inconvénients. Les Monibas convertis en bourse disparaissent de la masse monétaire qui devient ainsi de plus en plus négative, plutôt que de rester stable. Par ailleurs, cette solution ne favorise que ceux qui forment et non ceux qui ont fait l’effort de se former. Elle permettrait par exemple des approches du type : « Je mets des cours sur internet et toute personne qui les utilise me donne 1 Moniba sans que j’aie d’efforts supplémentaires à faire. »

Une autre solution plus innovante serait de convertir en bourse non pas un montant de Monibas mais des informations sur le fonctionnement du compte de la personne. Par exemple, une personne qui dispose d’un solde de zéro Moniba est peut être une personne qui n’a rien fait, mais ce peut être au contraire une personne qui a formé beaucoup de personnes (et ainsi gagné beaucoup de Monibas) et été formé un grand nombre de fois (qui a donc dépensé beaucoup de Monibas). Plutôt que de n’utiliser que le solde en Monibas, il devient alors possible d’utiliser le fonctionnement du compte comme un indicateur de valeur qui, lui, peut être converti. Par exemple, une personne dont le compte aura au cours de son fonctionnement reçu de l’extérieur plus 100 Monibas et qui aura versé à d’autres comptes également plus de 100 Monibas pourrait recevoir une bourse. Plutôt que cette bourse « prenne des Monibas sur le compte », elle retirerait du compte à la fois cent transactions de crédit et cent transactions de débit. Cela nécessite de ne pas conserver seulement le solde, mais plutôt deux nombres : le total des crédits et le total des débits, ce qui ne pose pas de problème pour un compte qui utilise un serveur informatique. Bien sûr, l’algorithme demande à être peaufiné. Pour éviter que deux amis ne se donnent mutuellement 100 Monibas, il serait possible de décider que la bourse soit donnée à un compte qui a donné 100 Monibas et reçu 100 Monibas d’au moins cinquante personnes différentes. Quel que soit l’algorithme final, il n’empêchera pas la triche avec certitude, tout comme les monnaies conventionnelles. Mais l’objectif est de faire en sorte que ce mécanisme permette d’attribuer des bourses de formations (et seulement cela) de façon plus efficace que sans utiliser le Moniba.

Ce qui est nouveau, c’est que la réserve de valeur n’est pas dans le solde du compte mais dans son fonctionnement [9] . L’objectif est de trouver le meilleur algorithme basé sur le fonctionnement du compte pour identifier un comportement qui génère de la valeur (former et être formé). Le Moniba est donc une monnaie affectée qui a pour but de favoriser une activité de formation réciproque (donc non convertible au sens classique du terme) et également de créer de la valeur pour un certain nombre d’organismes donnant des bourses de formation en leur procurant des informations sur les personnes qui ont une propension à apprendre et à former. Il s’agit donc d’un double système de génération de valeur : dans la formation réciproque informelle et dans la formation permanente.

Le terme « Moniba » a un double sens : c’est à la fois la « monnaie d’Iba », Iba étant Ibrahima N’Diaye, ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle au Mali. Mais, également, le moni est une bouillie de mil ou de maïs servie chaude que les Maliens mangent très souvent le matin au petit déjeuner, et ba signifie « beaucoup » en bambara, la langue véhiculaire du Mali. Moniba signifie donc « beaucoup à manger pour tout le monde » [10]…

Le projet Moniba devrait être testé dans le cadre du réseau francophone Correspondants.org sur les usages innovants des technologies au Sud, dans un premier temps au Mali avec l’ANPE du Mali et au Sénégal avec les étudiants du Centre d’études des sciences et techniques de l’information (CESTI), puis dans plusieurs pays, au Nord comme au Sud.

En guise de conclusion

Cet ouvrage sur les monnaies complémentaires a cherché à montrer que ce domaine est particulièrement vivant et qu’il constitue un domaine à part entière de l’innovation comme outil pour créer de la valeur.

Mais nous avons également cherché à montrer qu’il reste de nombreux domaines pour innover dans le champ des monnaies et que les outils et plateformes aujourd’hui disponibles permettent le développement d’un véritable courant d’innovation ascendante en autorisant tous ceux qui le souhaitent d’y contribuer.

Nous souhaitons que ce dossier vous ait donné des idées et des envies d’imaginer de nouvelles approches innovantes dans le champ plus large de l’innovation sociale.

Jean-Michel Cornu

Signalons encore que la Fing s’apprête à lancer, sous la houlette de Jean-Michel Cornu, un groupe de travail sur le sujet. Cette “expédition” de la Fing se fixe pour objectif d’explorer les nouvelles frontières de la monnaie, autour de deux objectifs : identifier les opportunités de l’innovation monétaire, et les apports des monnaies complémentaires à l’innovation. Si le sujet vous intéresse, rejoignez là !

Le dossier L’innovation monétaire

Notes

[1] La création de choses nouvelles peut être faite bien sûr dans les centres de recherche, mais il existe de nombreuses autres possibilités qui démultiplient la capacité de création. Dans l’innovation ascendante, par exemple, chacun peut créer et proposer sa création aux autres. Si l’idée nouvelle peut être diffusée au plus grand nombre, ce qui est le cas depuis l’arrivée du web, une sélection se fait alors non pas par la puissance financière ou par la légitimité du lieu de création, mais presque exclusivement par l’appropriation ou non par le plus grand nombre.

[2] Anne Rodier et Adrien de Tricornot, « Les nouvelles avancées de l’économie sociale », Le Monde Économie, 26 mai 2010.

[3] David Ménascé, “Le “bas de la Pyramide” offre aux entreprises l’opportunité d’innover”, Le Monde Économie, 26 mai 2010.

[4] Jean-Pierre Langellier, « Relocaliser l’économie et générer de la richesse sur place », interview de Joaquim Melo, Le Monde Économie, 26 mai 2010.

[5] il y a cent fois moins de communes au Venezuela qu’en France. Cela change et de nouvelles communes sont créées par regroupements de sept à huit anciens conseils communaux qui n’étaient pas des communes au sens propre (184 ont été créées récemment).

[6] Joaquim Melo, cité par le réalisateur Lucas Belvaux lors de la présentation « Des monnaies complémentaires pour un monde meilleur », conseil régional d’Île-de-France, 5 février 2010. Voir également le livre (et le site associé) de Joaquim Melo, Viva Favela ! Quand les démunis prennent leur destin en main, Editions Michel Lafon, 2009.

[7] C’était le cas également de la chrétienté jusqu’au XIe siècle, avant que des concessions soient accordées pour financer les grandes découvertes par les États et les Églises.

[8] Chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques, cité par Andrea Paracchini, journaliste à Reporters d’espoir, dans « Et si ma banque ne demandait pas d’intérêts pour un emprunt ? », paru en ligne le 17 janvier 2010 sur Rue89.

[9] Levent V. Orman, dans « Virtual money in electronic markets and communities », explique que la monnaie est un système d’information avec une sémantique minimale et un contrôle centralisé. Il propose d’augmenter la « sémantique » des monnaies afin de leur permettre de nouveaux types de transaction. Levent V. Orman, « Virtual money in electronic markets and communities », Johnson School Research Paper Series, n° 27, juin 2010.

[10] Le terme « Moniba » a été proposé par Djoncounda Niakate, directeur général adjoint de l’Agence nationale pour l’emploi du Mali.

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